1823


UTI, NON ABUTI !



1823ème épisode

(Suite confluente des 1679ème et 1817ème épisodes).

(Résumé des épisodes précédents : Le lecteur armé de patience, qui pensait en avoir fini avec certaines pistes de ce feuilleton, se trouve téléporté dans d'autres et commence à être aussi paumé que Saroumane dans la forêt. Il est donc assez dans l'esprit des choses qu'il finisse par y rencontrer ce dernier dans un épisode que, bien qu'il l'ignore encore, il est censé avoir déjà lu, vu la numérotation. Aaaah !… charme mystérieux de l'hypertexte.)

      Comme Saroumane s'était enfoncé plus avant dans la profondeur de la Forêt, son attention fut attirée par un arbre singulier.
      Était-il possible qu'il eût déjà atteint l'objet de sa Quête, alors qu'il était encore si près du village ? C'était là un jeu... oui, bon, d'accord, celle-là elle commence aussi à être un peu réchauffée.
      L'arbre était d'une espèce qu'il n'avait jamais vue auparavant dans la Forêt. Pas un des ces chênes ou de ces hêtres altiers. Il n'était pas bien grand, mais d'une ancienneté manifeste qu'attestait un tronc court mais large, noueux, qui portait une ramure buissonnante. Ses fleurs en grappes jaunes exhalaient un parfum agréable qui évoquait le mimosa.
      Saroumane s'approcha. L'écorce de l'Arbre (Saroumane commençait à penser à lui avec une majuscule, comme il avait l'habitude de le faire pour les concepts importants) était creusée de rides profondes qui contournaient des noeuds massifs. On eût dit que le tronc adoptait une expression physionomique, sévère peut-être, empreinte de sagesse certainement. Les effluves odorants qui coulaient du feuillage rappelaient à Saroumane les forêts disparues de la Lorien et de Fangorn.
      — Aaah, soupira-t-il en passant la main sur l'écorce, par Toi je crois entendre le chant de la Nimrodel, dans les Temps Anciens où les nains n'avaient pas encore éveillé le mal dans les montagnes. Quand le vent passe dans tes feuilles, sa voix monte près des cascades qui portent son nom. Les Premiers Jours sont passés, les Jours du Milieu s'en vont, les Jours Jeunes commencent, et je suis toujours là, comme Toi, alors que notre temps est achevé et que vient celui des Hommes et des Machines. Où sont-ils partis, les Jours de ma jeunesse, quand je n'avais que mille ans, toutes mes dents, et pas de problème de prostate ?
      Hum...
      Saroumane glissa un regard rapide à gauche et à droite, défit sa ceinture et soulagea sa vessie contre l'arbre (qui pour l'occasion venait de reprendre un "a" minuscule).
      — Bouh, ça fait du bien, commenta-t-il prosaïquement.
      — EEEEEH ! ÇA VA PAS LA TÊTE ?! hurla une voix dans les profondeurs de l'arbre. MAIS C'EST QU'IL ME PISSE DESSUS, CE CON !
      Surpris et effrayé, Saroumane fit un pas en arrière et rajusta prestement son pantalon. Il se pencha pour examiner l'arbre tout en maintenant une distance prudente.
      À la base de l'arbre, entre les racines, apparut un visage congestionné de colère. Il y avait quelqu'un qui habitait SOUS l'arbre, dans une espèce de trou à Hobbit aménagé, partie par excavation du sol, partie dans le creux du tronc.
      — Hiram ? s'étonna Saroumane. Qu'est-ce que tu fiches là ?
      — Ce que je fiche là ? tonnait Hiram, qui ne décolérait pas. J'HABITE là. C'est mon acacia, celui dont il est dit dans les Écritures qu'il m'a poussé sur le bide quand je me suis endormi de mon dernier sommeil. Mais si des sagouins lui urinent dessus chaque fois que mon quatrième de la charade les inspire, je me demande de quoi il va avoir l'R.
      — Aaaah, susurra Saroumane, soudainement intéressé. Donc, en quelque sorte, sur ta tombe on a planté un arbuste. Et, euh... verrais-tu un inconvénient à me recevoir chez toi, histoire de prendre un verre et de deviser ensemble comme de vieux complices ?
      Saroumane était passé maître dans l'art de la Voix, et ses intonations convaincantes avaient de quoi calmer même la colère de Hiram. Celui-ci, radouci, objecta cependant :
      — Écoute, ce serait de bonne grâce, mais tu sais, chez moi, on est un peu à l'étroit. Je n'ai pas encore déballé tous mes cartons, et ça m'embêterait de te recevoir dans ce fourbi.
      Saroumane pianota pensivement sur son bâton de magicien, un modèle ancien à multiplicateur de points de pouvoir x 5. Il hésitait entre différents moyens de persuasion permis par ses listes de sorts, tels que "évocation flamboyante" de niveau 10 infligeant 30 points de dégât même sans round de préparation. Mais il risquait de désintégrer l'acacia en même temps que son locataire. Peut-être qu'une utilisation plus traditionnelle, telle qu'un bon coup d'alpenstock entre les deux oreilles, ferait aussi bien l'affaire.
      — Euh, écoute, Saroumane, dit Hiram (qui n'aimait pas trop la manière dont le mage considérait son acacia), je crois que tu fais fausse route. Je n'ai pas de chouette d'or sur ma cheminée. Je te rappelle quand même que le Livre précise que l'arbuste n'a pas eu le temps de devenir un arbre vénérable.
      Saroumane examina l'argument. Il était troublé, et des petites souris à grandes oreilles recommençaient à danser devant ses yeux. Mais il dut admettre qu'Hiram avait raison : c'était un bel Arbre, avec un grand A, mais ce n'était pas le bon Arbre.
      — Bon, dit-il finalement, c'est pas tout ça, on parle, on parle, mais j'ai des trucs à faire. Salut Hiram, porte-toi bien. N'oublie pas de présenter mes compliments à Madame. C'est très joliment fleuri, chez vous.
      — C'est ça, toi de même et bien le bonjour à Madame Saroumane.
      En s'éloignant, Saroumane entendit Hiram reprendre ses activités en chantonnant "Auprès de mon arbre, je vivais heureux..."

(Pour suivre Saroumane)

(Pour suivre Hiram)